Je ne sais plus par quels méandres de mes pensées -donc des décisions qui en découlent- je me trouvais ainsi perdue dans le noir. Puis ma mémoire revint.

J'avais quitté, moins d'une heure plus tôt, le soleil chantant d'Italie. Celui d'un bel après-midi de sieste ardue dont j'avais profité du moment pour mettre mon idée à exécution.

J'avais attendu la fin du repas avec une impatience d'adolescente. Non qu'il soit mauvais – je n'ai jamais dédaigné un gratin de lasagnes « al dente » suivi d'aubergines dorées dans une huile couleur miel. Ni refusé d'aborder un repas avec quelques tranches de jambon cru -entendez « brosoute »- pour se mettre en bouche.

Mais aujourd'hui, de l'entrée au café, j'avais attendu, fébrile, que ma belle-mère commence à ronfler. Elle marquait ainsi le rythme des respirations de toute la famille -mon mari compris. Le sien bien sûr...

N'allez pas croire que je vais vous développer ici la relation que j'entretiens avec elle -je pourrais écrire un livre ! Je laisse seulement fantasmer ceux et celles qui ont bénéficié d'une belle-mère italienne,

En bref, je me trouvais donc dans le noir.

La raison principale se trouvait être mon goût pour l'aventure, surtout si elle est chargée d'histoire. La grande ! Bien sûr -et aussi la petite- celle des gens ordinaires. Et qui paraît si proche, si palpable.

Partout où je voyage- j'aime connaître, deviner parfois cette petite tranche de vie.

Tombée dans le panier rien qu'au nom du village "Castelliri" dont l'étymologie "castel" signifie "château"- j'avais déjà mis mon imagination au travail rien qu'au grand mur immense qui bordait la route principale.

À Castelliri – dites Cachetellioutche- comme les autochtones, il n'y a plus de château ! On a beau regarder vers tous les points cardinaux, grimper les escaliers de vieilles rues, emprunter des sentiers qui serpentent on ne sait plus où, pas la moindre tour ! Par la moindre arche ! Rien ! À part une situation exceptionnelle, au sommet d'une colline, surplombant la vallée de Frosinone.

Avec une vue superbe qui s'étire presque jusqu'à Rome. Un air frais les soirs d'été.

Des visites touristiques de villages accrochés sur les collines environnantes confirment bel et bien un passé de batailles. Mais si d'autres châteaux défient encore le ciel de leurs ruines grandioses, Castelliri semble squatter un nom tant on ne voit rien qui évoque un château.

Seulement un village de maisons empilées en étages, badigeonnées de crépi un peu fané, aux fenêtres vêtues de linge.

Pourtant, à bien regarder, il reste un vestige : un morceau de muraille suffisamment imposant pour laisser deviner une impressionnante place forte. L'emplacement avait dû être reconverti en un ensemble de maisons en espaliers, les fossés comblés jusqu'à hauteur de la muraille. Ce qui expliquerait cette route goudronnée : une route en hauteur, un mètre plus bas que les créneaux dont je devinais les fantômes juste devant la rambarde.

Le tout rend l'entrée de Castelliri particulièrement originale. Avec un brin de nostalgie pour les amoureux des vieilles pierres.

J'étais sortie sur la terrasse. La maison bâtie sur le sommet enroché de la falaise offrait le jour une vue superbe sur la plaine. Et la nuit, le spectacle grandiose de la voûte céleste. Tous nous coulions des soirées d'été fabuleuses, à contempler les étoiles depuis nos chaises longues : un régal.

Mais le jardin envahissait mon imagination.

Les limites de propriétés s'étiraient jusqu'au bas de la falaise, par des escaliers défoncés, des chemins sinueux coupés de plats assez larges et longs qui servaient dans le temps de potagers. Chaque maison donnant sur ces hauteurs disposait d'une configuration semblable.

Cet ensemble de jardins était devenu inaccessible à force de ronces et de mauvaises herbes si dynamiques qu'on ne voyait plus le sol. De quoi trébucher. Se briser quelque chose. Voir être piqué par des vipères.

Ma belle-mère -nostalgique du passé- ne manquait pas de rappeler le temps où les gens « n'étaient pas des fainéants ». À l'époque les espaliers regorgeaient de légumes pulpeux. Et ce jusqu'à la route en contrebas. Toute la falaise rutilait de tomates vermeilles, de poivrons, d'ail, de courgettes.

C’était vrai. J'avais remarqué -la mort dans l'âme- des oliviers abandonnés à eux-mêmes, aux récoltes perdues, survivant vaille que vaille dans cette broussaille exubérante et sèche.

Et puis... les grottes !

Les grottes, ouvertes à flanc de falaise -débouchant sur les jardins- qui conduisaient par des passages oubliés à un dédale de galeries. Ces galeries parcouraient le dessous du village donc les fondations du château.

Une de ces grottes menait au seul espalier de la propriété qui avait été repris sur les ronces.

Avait été occultée après une exploration de quelques mètres, dans ce fameux labyrinthe.

Servait de salon de jardin les jours de canicule.

Par contre, sur la gauche en sortant de la maison, une porte donnait sur un boyau sombre, dans lequel, toujours sur quelques mètres, on avait trouvé des morceaux d'armures. Elles dataient -paraît-il- d'une invasion espagnole d'à peu près trois siècles.

Ma maîtrise de l'italien étant au point le plus bas, je n'avais pas pu vérifier la véracité de l'histoire. Toujours est-il que ces reliquats d'armures, témoins oxydés d'une époque révolue, trônaient en décoration sur certains murs du jardin. Attendant peut-être, assez piteusement, un coup de peinture noire qui les ferait reluire ?

Mes connaissances de l'histoire de Cachetellioutche s'avéraient plus récentes. Faites de récits -où se croisaient toujours liés aux labyrinthes- les partisans de Garibaldi, des contrebandiers, des "carabiniéres", les soldats de Napoléon et les résistants de la Deuxième Guerre mondiale. Pour finir, les pompiers et la police qui avaient essayé d'explorer en vain la totalité des souterrains. Et avaient fini par les déclarer dangereux, par les interdire. Sauf que certains débouchaient sur les propriétés privées dont les occupants -assez insouciants sur ces choses- avaient oublié de signaler les entrées...

L'histoire récente de Castelliri, la grande histoire, s'arrêtait aux grondements des canons dont le bruit avait été entendu pendant la bataille de Monte-Cassino. Puis plus rien. Que les mystères des temps passés et le souvenir des souterrains qui couraient sur des kilomètres.

La curiosité et mon goût d'une aventure fantasmée depuis l'enfance m'avaient happée.

Je dis bien depuis l'enfance, époque où ma vocation d'archéologue me fut révélée à l'entrée d'un souterrain découvert lors de la démolition d'un autre château.

Une grand-mère -à mon grand dam- m'avait retenue in extrémis par le col. Sinon j'entraînais frère, sœur et cousins dans l'expédition.

Des années après, l'occasion d'assouvir cette frustration s'offrait à moi.

Deux jours plus tôt, des préparatifs assez minutieux occupèrent mon après-midi : trouver une rallonge électrique enroulée sur un escargot, une torche, des piles neuves, une craie, une lampe de chevet, un canif, un sac à dos et deux bouteilles d'eau. Au dernier moment, je rajoutais des biscuits.

Et le grand jour arriva.

Sous les ronflements de ma famille, je m'éclipsai de la maison, branchai l'escargot à une prise extérieure juste à côté de la porte que je laissai ouverte, afin d'y laisser entrer la lumière.

L'aventure commençait.

Le boyau assez large et haut, creusé dans la roche descendait en pente douce par un sol de terre battue.

J'avançais tranquillement en déroulant la rallonge. Pour le moment, je ne trouvais aucune difficulté particulière à part celle de dominer quelques battements de coeur lorsque, me retournant, je vis les ténèbres faire un cercle autour de ma lampe. Les ténèbres et le silence aussi. Je continuai mon périple.

Le chemin tourna par un coude qui descendait encore un peu. Ma lampe me présenta une porte vermoulue d'où filtraient des sillons de lumière. Je poussai le battant en déchirant les immanquables toiles d'araignées.

Je savais où je me trouvais. En fait, même, depuis le début de mon expédition, je savais que je parviendrais à cet endroit.

C'était un petit jardin en demi-cercle, accroché comme une corbeille à flanc de falaise, sans aucun accès direct. Suspendu un peu comme un nid d'oiseau abandonné, bordé d'une murette en pierre à hauteur de buste, je l'avais découvert en me penchant à la barrière de notre terrasse. Et maintenant, vu d'en bas, je discernais la rambarde sur laquelle je m'étais agrippée.

Ce petit jardin m'avait beaucoup intriguée pour son étrange isolement. Je m'étais imaginé un lieu de repos secret pour peindre mes toiles. J'installais mentalement une table aussi ronde que la murette. Une chaise, un barbecue, une toile de tente avaient complété ce confort. Dormir ici ? Suspendue dans le vide. Invisible. Peindre ? Peindre ce ciel bleu, les toits de tuile brûlée. Peindre aussi le tintamarre des cigales. Peindre du bruit... par la couleur. Une couleur pure, sortie du tube, explosant de lumière.

J'étais restée un moment à contempler la vallée tout en me demandant pourquoi, ici, l'herbe était rase. Ce petit jardin oublié ne communiquait avec aucun autre. Peut-être, la pluie elle-même le boudait ?

Je m'arrachai à regret de la murette. Mon instinct de propriétaire -que je trouvai incongru, mais bien vif- me souffla la question de savoir à qui il appartenait. À la famille ? Peut-être puisqu'il communiquait par ce passage... À moins qu'il ne soit une propriété oubliée, comme certaines vieilles maisons en ruines dont les autochtones eux-mêmes ne connaissent plus le nom des habitants.

Auquel cas, il suffisait de s'installer en toute innocence... en attendant des réclamations...

Je repris mon exploration en laissant la porte ouverte. La lumière s'engouffra sur plusieurs mètres en déchirant les ténèbres, m'accompagna un peu. Puis s'étiola dans un brouillard crayeux avant de disparaître derrière mes pas.

Le passage descendait toujours en pente douce, fit encore un coude. J'avais traîné jusqu'ici la lampe de chevet fixée sur la rallonge. Une légère pression m'indiqua que j'arrivais au bout. Je déposai la lampe au sol et alluma la torche.

Les ténèbres s'enroulèrent à nouveau autour de moi, plus serrées, sauf au bout de la lampe qui me révélait l'état des lieux : toujours un sol de terre battue et une voûte en pierre. J'avançais hardiment.

Mon sens de l'orientation, de l'observation aussi, me dictait maintenant la destination du boyau. Je courrais presque, riant d'avance de toutes mes supputations. La lumière du jour se fit à nouveau croissante et ce que j'avais imaginé arriva. Je me trouvais derrière les grilles.

Je les avais remarquées plusieurs fois, en descendant la rue qui longeait l'impressionnante muraille. Juste à côté de la grille, une terrasse de café -petite affaire sympathique- tenait également de l'épicerie et du bar-tabac.

Je n'avais jamais fait le rapprochement entre la présence des grottes et ce café. En fait, il en occupait une, ouverte sur la rue. Le propriétaire du jardin peut-être ? Toujours est-il que je m'étais approchée sans bruit, à moins d'un mètre d'un couple qui dégustait des glaces. L'affaire fonctionnait même à l'heure de la sieste ! Au ralenti.

La situation m'amusa. Je me mis au défi de faire sentir ma présence à un regard insistant sur la nuque.

Je ne bougeai pas. Ne respirai pas. La grille découpait ma vision en carrés de ferraille. Un bruit d'eau suintait d'un petit caniveau qui coulait le long de la muraille.

Le couple discutait. Je maintenais mon regard. À la manière d'un fantôme surgi de nulle part, ou d'un espion à la mode d'autrefois… Et l'homme sans crier gare, fit ce geste de chasser un moustique. Mon regard appuyé sur sa nuque avait dû être piquant, car la claque retentit. Je reculai d'un pas. Puis d'un autre. L'homme s'était retourné et regardait, incrédule, dans ma direction. Sa raison l'emporta sans doute à la vue de la grille et du boyau sombre qui continuait derrière elle. Il se retourna vers sa compagne. Et je souris de cette étrange farce qui me donna pendant quelques minutes une sorte de pouvoir.

Je repris mon périple. Satisfaite et déçue à la fois. Adieu donc les investigations dans les recoins de l'histoire ! Je n'avais trouvé qu'un passage somme toute presque évident qui faisait -en passant sous la route- correspondre le village du bas avec celui du haut. À moins que...

Dans ma marche rapide pour descendre vers la grille, je n'avais pas remarqué un autre tunnel, plus étroit, qui s'ouvrait sur ma gauche. Miracle ou prochaine farce, je choisis d'aller découvrir dans quel autre jardin secret de Cachetellioutche ce nouveau boyau me conduirait. Et en exploratrice organisée, je dessinai une flèche à la craie sur l'angle du mur. Rajoutai un numéro : le un. Cela me donna quelques ailes aux pieds et je m'enfonçai à nouveau dans le noir, précédée du halo inquisiteur de ma torche.

Contrairement au début de mon périple, le souterrain montait en pente douce, suivant ce que je devinais être la forme de la muraille. Je me trouvais donc sous la route goudronnée, probablement en direction de l'école de musique.

Je l'avais visitée au cours d'une leçon de cuivres organisée par la fanfare. De joyeux cousins -issus d'un méandre généalogique inconnu de moi- brisaient avec entrain la tranquillité du quartier. Mais basta...

Le boyau continuait avec un dénivelé que je supposai être parallèle à une montée d'escalier qui reliait deux quartiers du village.

La décision que je pris ensuite fut responsable de la situation dans laquelle je me trouvais maintenant.

En effet, à l'endroit où le dénivellé s'accentuait, un croisement à trois voies apparut sous mon regard curieux. Et j'avais pris celui de gauche, après avoir marqué mon territoire d'un gros numéro deux à la craie avec une flèche dessous.

Cette fois, c'était l'aventure. Je n'avais finalement que faire de monter au village, au risque décevant d'aboutir dans des caves murées ou des jardins privés.

Ma décision s'avéra excellente. Le souterrain partait en pente douce en direction de ce que je devinais être la sortie du village. J'ornai le mur de droite de l'embranchement suivant d'un superbe numéro trois. Je partais bien dans la montagne. Mon chemin allait probablement remonter sous le quartier des villas individuelles.

Je marchais bon train, prête à rire même de l'histoire : un labyrinthe ! Avec un peu d'organisation, rien n'est impossible à explorer. On n'est pas dans les pyramides que diable !

Alors que je filais en balayant rapidement sol murs et plafond de ma torche, mon attention fut soudain attirée par une sorte de trou dans le mur de droite, haut comme la moitié du boyau et d'un tiers plus étroit. Ma lampe indiqua un petit réduit qui semblait se terminer par un bloc de pierre. Sauf qu'il cachait, dans un recoin, l'ouverture d'un autre passage. Quatre -flèche à droite. Cinq -flèche à gauche. En avant.

À partir de là, le silence me prit. Plus exactement, il me semble qu'il me tenait par les épaules et par les oreilles. Le silence, maître incontesté de la conscience et ce jour-là grand ami des ténèbres. Mon cœur battit. Une fois. Juste ce qu'il fallait pour revenir sur terre alors que je me trouvais dessous.

Des questions aussi folles que des oiseaux noirs commencèrent à m'assaillir en piqué tandis que j'avançais, fiérote, dans le nouveau boyau. Qui avais-je prévenu ? Qui pourrait me retrouver ?

Je me réconfortai en Petit Poucet organisé, me remémorant mes flèches à la craie, mes numéros sur les murs, ma réserve de piles. J'avançais encore, plus lentement. Une sorte de crampe à demi somatique crispa mes mollets. Combien de centaines de mètres avais-je parcourues ainsi, tout émoustillée ? Sans me soucier plus que cela de la ventilation des galeries !

Le silence devenait épais. Une odeur de moisi commença à me prendre les narines. Je choisis de me restaurer un peu : un verre d'eau, quelques gâteaux dont le craquement résonna comme un écho dans la profondeur de la galerie.

Un éclair de sagesse me dicta le retour. Où voulais-je aller sinon ? Pour trouver quoi ? Et comme si la malchance lisait dans mes pensées, ma lampe s'éteignit.

Faire glisser mon sac pour chercher les piles dans le noir me donna la certitude de surmonter les aléas de l'expédition sans sourciller. Mon assurance se trouva très diminuée quand la lampe resta éteinte ! Elle s'effondra presque quand, après avoir replacé les piles à tâtons au cas où je les aurais montées à l'envers, la lampe ne se ralluma pas. Des piles neuves ! Je recommençai le montage les doigts tremblants, tâtant en aveugle les polarités. En vain. Je me trouvais perdue dans le noir. À me demander comment j'allais rentrer.

Et dans le silence impressionnant où mes pensées devinrent le seul bruit qui me cognait la tête, j'eus l'intuition d'une présence.

Je hurlai. Un cri bref. Puissant. Terrifié. Qui me secoua le ventre. Me brouilla un temps la raison. Jusqu'à ce que j'identifie un petit être à quatre pattes -un rat- curieux, qui me contemplait à distance. Ma peur se calma. Un peu... un simple rat ! dont j'entendis le couinement. La frayeur avait été rude. Mais je l'avais vaincue...

Pourtant, je me trouvais toujours dans le noir, moins seule, empêtrée à ranger mes affaires. Je mangeais un autre biscuit... devant une petite ombre enhardie qui me fixait.

  • Tiens Trotte-menu ! fis-je en jetant un morceau.

Puis je partis, en aveugle, les mains sur le mur. Une démarche lente, aucun point de repère, le noir absolu me firent perdre la notion du temps. Mes jambes commençaient à trembler. Mon esprit s'affola. L'effroi de comprendre que je ne verrai pas mes repères me fit tomber à genoux. La panique, comme une marée, commença à noyer ma raison. Je criai dans le noir un « au secours » inutile qui se perdit sans retour. J'avançai -suivie de Trotte-menu qui devait encore espérer du biscuit-, traînant à quatre pattes la peur et le désespoir. Combien fallait-il de temps pour mourir de faim, d'épuisement ? Sans jamais revoir le bleu du ciel ?

Je criai à nouveau. Bien trois fois. Puis je me tus. Pourquoi perdre de l'énergie dans la panique ? Chaque bribe compte. La marche à quatre pattes ne m'apportait que douleurs aux genoux et sur les paumes. Je pris la décision de me redresser.

J'avais perdu le sens de l'orientation. De la distance aussi. Il me sembla m'être traîné très longtemps. Je repris mon périple, de plus en plus persuadée que je ne trouverai plus l'embranchement numéro cinq.

À ce qu'il me sembla dix minutes, l'idée se confirma quand je sentis du vide autour de moi, puis un mur suivi à angle droit par un autre. Puis encore. Puis une troisième fois. Jusqu'à ce que je visualise mentalement une pièce carrée. Que je ne connaissais pas !

Mon pied buta sur un objet qui résonna sourdement. Un examen minutieux des hauteurs, largeurs et profondeurs, me révéla un coffre rugueux, rectangulaire, sans moulures ni ponçage de la taille d'un cercueil. Je frissonnai.

J'étais toujours perdue et dans le noir. Je ne pouvais pas me laisser aller. Admettre qu'aucun espoir n'existait. J'avais dû mal remonter cette lampe. Je devais vérifier. Encore.

Dans le sac que je déposai sur le couvercle du coffre, mes doigts devinrent des yeux. Ma peur devint colère. Toutes vérifications faites dans le plus grand silence, le plus grand sérieux et les plus intenses précautions, la torche ne fonctionnait toujours pas. De rage, je lui mis une claque sur le culot.

Et la lumière fut !

Clignotante d'abord. Puis soumise après une seconde volée. Enfin !

J'examinai l'endroit. Une pièce carrée comme je l'avais pressenti. Une vieille caisse en bois ordinaire, muni de ferrures rouillées.

J'ouvris le couvercle sans effort. Mon esprit d'archéologue avait repris le dessus. Mon goût de la découverte aussi. Et puis, satisfaire ma curiosité du moment jugulait l'angoisse. Après tout, je trouverai peut-être quelque chose d'utile là dedans ?

Le contenu du coffre me stupéfia. Non que je me sois attendue à des kilos de pièces d'or ou de pierres précieuses. Dans un endroit pareil après toutes les allées et venues des siècles passés, le trésor aurait été pillé depuis longtemps.

Mais des armes ! Une caisse d'armes. Rangées côte à côte comme de vieux soldats endormis, empilés dans le coffre sur trois niveaux. Vieilles, longues, impressionnantes : des baïonnettes...

Elles devaient dater des guerres napoléoniennes. Je ne les connaissais qu'en peinture. Dans la réalité, elles semblaient lourdes et terrifiantes. Terrifiantes ! Surtout la baïonnette.

Je revis ces tableaux de batailles où des régiments entiers de jeunes gens montaient à l'assaut au son du tambour. Comment avaient-ils pu ? Dans l'horreur qui fit frissonner tous les pores de ma peau, je crus voir du sang. Des traces de sang en plaques étoilées sur l'acier. Un sang orange sous le halo de ma torche. Un sang couleur de rouille ? Ou de la rouille couleur du sang, qui voulait témoigner ?

  • ​​Et les "carabiniéres" n'avaient pas découvert cette cachette !

L'exclamation me ramena à ma dure réalité. Il fallait sortir. Avant que la lampe s'éteigne définitivement. Je devais revenir parmi les vivants. Vite !

La pièce heureusement ne comportait qu'une seule issue que je repris en sens inverse. Le boyau que j'avais fait à quatre pattes me parut enfantin. Trotte-menu s'était caché. Je ne le voyais plus.

Je retrouvais un embranchement. Et ô joie, les premières marques à la craie, merveilles d'organisation qui me firent oublier mes peurs. Me redonnèrent courage. Trois, deux, un... ! Je ressortis d'un coup sur le chemin principal. Celui qui menait au jardin suspendu et à la grille du café. Enfin !

On dit que la lumière va croissant dans les ténèbres. C'est vrai. Sauf que la lampe de chevet ne brillait plus. J'enroulai mon matériel dans un calme serein. Remontai vers l'entrée. La porte qui donnait sur la propriété avait été fermée.

À clé !

Car il me fut impossible de l'ouvrir.

Je criais. Je tapais. Un temps qui parut long. Long comme une demi-journée gâchée. Finalement elle s'ouvrit.

  • Ma... tou étais là ? s'exclama ma belle-mère dans l'encadrement illuminé. On a crou que tou étais partie te promener au village...

  • tu n'as pas vu la lampe branchée sur la prise et la porte ouverte !

  • ma... si... ma... j'ai crou que des voleurs rentraient chez nous. Tou comprends. Il faut pas aller là-dedans !

« Des voleurs ! » me dis-je.

Et pour la première fois de ma vie, je regrettai un instant de ne pas avoir pris avec moi une de ces baïonnettes oubliées.